Alpona, image symbole des femmes du Bengale

Posted by Chantal Jumel

C’est la première fois que je me rends au Bengale. Il y a des années que je rêve de découvrir ces éphémères beautés décrites et dessinées dans « L’Alpona ou les décorations rituelles au Bengale »[1] ; un captivant petit livre que j’avais emprunté à la bibliothèque du musée des Arts Asiatiques Guimet. Depuis, j’ai acquis un exemplaire du précieux ouvrage et à chaque relecture, je me demande si ce patrimoine graphique de l’Est de l’Inde est toujours vivant.
L'alpona du BengaleDans cette région, les images temporaires se nomment alpona, alpana ou encore alimpan et sont indissociables des rites féminins saisonniers appelés brata. Ces cérémonies occupent une place essentielle dans la vie des villageoises. Entre piété domestique et célébration des forces de la nature, les brata sont dédiés aux corps célestes, aux divinités, et plus particulièrement à la déesse de l’abondance Lakshmi ou Lokkhi comme on l’invoque ici.
Certains brata sont très populaires, certains plus exceptionnels. D’autres encore sont accompagnés de chants et de danses et on en trouve de toutes sortes ; pour la protection des enfants ou du mari, pour s’assurer de bonnes récoltes et provoquer l’abondance des pluies, pour renforcer la fertilité des plaines alluviales. Les textes et les légendes qui accompagnent les dessins chantent le triomphe du soleil et la défaite de l’hiver, d’autres ont trait au mariage de la lune avec le soleil au printemps, d’autres encore célèbrent la naissance du printemps et son mariage avec la terre.

Dans le film « Pather Panjali » du réalisateur bengali Satyajit Ray[2], une jeune fille nommée Durga accomplit le Punyipukur brata. Agenouillée à l’extérieur de sa maison, elle creuse un étang miniature dans la terre, y plante une ramille, offre des fleurs et appelle la pluie mais aussi la bénédiction divine pour obtenir un bon époux : « Saint étang dans la guirlande de fleurs, Qui vient prier ici à midi ? C’est moi, l’heureuse sœur de sept frères. Conseille-moi Déesse, je ne sais comment prier. Fais que je vive heureuse avec un mari. Déesse, accorde-moi cette bénédiction. » Les scènes suivantes montrent un étang qui frise sous le vent et une prairie de lotus qui vacille sous les trombes d’eau.  (4.19 Durga se prépare et creuse l’étang miniature, la prière commence à 5.38 jusqu’à 6.01).

[1] Abindranath Tagore, l’Alpona ou les décorations rituelles au Bengale, Editions Bossard, Paris, 1921.
[2] « La Complainte du sentier », premier film du réalisateur Satyajit Ray sorti en 1955.

Alpona du Bengale…Le Fleuve de Jean Renoir (1)

Posted by Chantal Jumel

Mon périple débutera à Kolkata chez Ruby Palchoudhuri, une francophile authentique, qui fut tour à tour galeriste, présidente de l’Alliance française, ambassadrice de l’art contemporain bengali en Inde et à l’étranger. Aujourd’hui, elle s’occupe exclusivement de la valorisation de l’artisanat du Bengale et c’est par son entremise que je ferai connaissance avec un jeune artiste qui me guidera dans les villages.

L’avion amorce peu à peu sa descente sur Kolkata connue autrefois du Raj britannique sous le nom de Calcutta. J’appréhende ma rencontre avec la cité mythique tant les évocations de misère et de décrépitude ont façonné son image, année après année. C’est plutôt à Fritz Lang que je pense et à son diptyque que sont « le Tigre du Bengale » et le « Tombeau hindou ». Ces deux films, en forme de péplums exotiques et sensuels mêlent images d’actualité de Calcutta et tableaux vivants à la manière d’un récit mythologique où se succèdent prêtres fourbes, princes en quête de pouvoir, un héros au cœur pur et une danseuse sacrée naïve et voluptueuse. D’autres font connaissance avec la littérature bengalie par l’intermédiaire d’André Gide qui a traduit en 1917 « Gitanjali » du poète philosophe Rabindranath Tagore. D’autres encore pénètrent le Bengale en visionnant les films de Satyajit Ray qui examine et analyse les nombreuses facettes de la société contemporaine et les superstitions du monde rural. En 1998, lors de la remise du prix Nobel d’économie, l’occident découvre aussi Amartya Sen et ses travaux sur les mécanismes de la pauvreté.

Mais le Bengale dont je rêve depuis l’adolescence est celui des villages et de la créativité graphique des femmes comme dans la scène inaugurale du film « le Fleuve » de Jean Renoir, tourné en 1950 à Barrackpore près de Kolkata. D’ailleurs, Satyajit Ray grand admirateur du cinéaste fera partie de l’équipe et s’occupera des repérages. Les premières images convient spectateur à la création d’une peinture sur le sol appelée alpona[1] pendant qu’une voix off entame le récit de l’histoire avec les mots suivants : « En Inde, pour hono­rer un invité, les femmes décorent le sol de leur maison avec des dessins réalisés avec un mélange de farine de riz et d’eau ».

À la manière d’un documentaire, Renoir a filmé les rituels de la fête des lumières et une statue de la déesse Kali, le marché local et les activités autour du Gange et de ses bateliers. Depuis ce film, le Bengale s’est métamorphosé mais nul doute que les ambiances bucoliques saisies sur la pellicule m’attendent quelque part dans un village car en Inde, le passé et le présent cohabitent, les univers se superposent et se confondent. On a souvent cette sensation unique que l’on glisse d’un siècle à l’autre, ou d’un monde à l’autre.
Je suis impatiente de découvrir des alpona comme celui qui m’a émerveillé lorsque je regardais « le Fleuve » à la télévision, en compagnie de mes parents. Je n’oublierai jamais les premières minutes du film durant lesquelles des femmes dessinaient sur le sol les pétales d’une fleur sans se douter qu’elles écrivaient aussi du bout des doigts, ma destinée.

[1] Grace aux réseaux sociaux, j’ai rencontré deux soeurs, Mallika Ganguly et Manjari Chakravarti, les filles de l’une des trois femmes que l’on aperçoit au début du film et c’est ainsi que j’ai pu les identifier. Il y a Shibani Chakravarti née Ghosh au centre qui a travaillé pour la croix rouge et la tante Karuna Shaha à gauche. Cette dernière fut une artiste de renom à Kolkata. Elle fit partie d’un groupe exclusivement féminin appelé “the group” dans les années 60 et que la presse a rebaptisé « Pancha Kanya ».
http://www.telegraphindia.com/1080921/jsp/calcutta/story_9862275.jsp
A droite Khuki, la jeune soeur du cinéaste et documentariste Harisadhan Dasgupta né à Kolkata en 1923.
http://biswaprasun.blogspot.fr/2011/09/remembering-harisadhan-dasgupta.html
Le site de l’artiste Manjari Chakravarti
http://www.manjarichakravarti.com/