Mandana du Rajasthan…suite

Posted by Chantal Jumel

Après quelques kilomètres, la chaussée citadine troque son manteau goudronné pour la poussière de sable du désert de Thar. De part et d’autre, s’étire à perte de vue une campagne aride ponctuée de la présence austère des câpriers ou ker et de buissons épineux divers, connus pour leurs vertus pharmaceutiques. Mais la manne du désert s’appelle khedjri ou sangri. L’arbre miraculeux étale son feuillage parasol et produit de fines gousses vertes qui ressemblent à des haricots. Une fois séchées, elles sont combinées à d’autres légumineuses dont les pois plats kumti pour composer le panjkuta [1] ou le mets aux cinq ingrédients. Toutes les familles possèdent des sacs de ce précieux mélange déshydraté qu’il suffit de plonger dans l’eau avant de le cuisiner avec des épices. La route devient une piste truffée d’ornières et le chauffeur s’esclaffe à chaque embardée qui me précipite contre la portière de la jeep. Dans la monotonie du paysage, mon regard croise à deux reprises des hordes d’antilopes noires et fauves aux cornes spiralées. Dans les miniatures mogholes, ce sont les mêmes qui écoutent l’héroïne jouer d’un instrument lorsque celle-ci attend la venue de l’amant. La vision s’évanouit avec l’approche d’un nuage poussiéreux qui recroqueville instantanément la piste. Pourtant je distingue très clairement la cadence balancée des grelots attachés à l’archet du ravanhatta. Un homme apparaît, il joue de cette vièle rustique constituée d’une caisse de résonance en noix de coco et de deux cordes en boyau de gazelle.

Une procession multicolore le suit de près, menée par un dromadaire attelé à une charrette qui accueille des femmes et des enfants. Ce sont des bardes itinérants Bhopas qui autrefois scandaient et dansaient la légende du prince Pabuji devant un rouleau peint. Aujourd’hui, beaucoup de poètes musiciens se sont adaptés et chantent dans les hôtels ou dans les forts dès qu’une nuée de touristes approche.La troupe s’évanouit peu à peu et nous poursuivons notre route jusqu’à ce que le chauffeur s’immobilise devant les grilles d’une maison.

Famille de Dhanraj Je descends de la jeep et l’accompagne jusqu’à un arbre à l’ombrage généreux. C’est un neem ou margousier immense qui rafraichit de son feuillage deux femmes assises sur un charpoy [2].  La plus jeune est l’épouse de mon guide et la plus âgée, sa mère. Elles connaissent les raisons de ma venue et me montrent avec fierté l’enduit ocre jaune qu’elles ont appliqué la veille sur une grande partie de la cour devant l’habitation. C’est ainsi que débutent les préparatifs pour les fêtes de Dipavali [3] ou fête des lumières qui célèbre Lakshmi, déesse de la prospérité et de l’abondance. Application de l'ocre Après une tasse de thé et quelques biscuits, mes hôtesses se dirigent vers la maison et reviennent avec des pots en terre dans lesquels elles mélangent deux poudres distinctes avec de l’eau. Le rouge ou gheru n’est autre que de l’oxyde de fer et le blanc de la chaux éteinte (chunna) ou encore de la craie (khadiya). Gheru et chaux éteinte


[1] Un plat unique réalisé avec le mélange de cinq ingrédients végétaux du désert de Thar à l’est du Rajasthan; « khedjri »  « sangri » (P. cineraria), « kumti » (Acacia senegal), « gunda » (Cordia mixa), « ker » (Capparis decidua) et « kachara » (Cucumis sp.)
[2] Un lit tout en cordes, idéal pour les siestes. Sur les grands axes routiers de l’Inde du Nord, les buvettes ont souvent des charpoy alignés comme dans un dortoir pour accueillir les camionneurs fatigués.
[3] dipa signifie lumière et vali plusieurs ou un grand nombre.