Les femmes qui m’inspirent …..Ramamani

Posted by Chantal Jumel

« Par la grâce divine, je dessine en laissant libre cours à ma main…ça vient naturellement..lorsque je suis assise en face du basilic sacré (tulasi), je visualise la scène, IL me montre la voie et je dessine. »

Ramamani vit à Bangalore et n’aime guère parler d’elle-même excepté qu’elle est retraitée après avoir travaillé pour le gouvernement indien durant de nombreuses années. Aujourd’hui, elle peut s’adonner entièrement à la dévotion qui la lie au dieu Krishna et qu’elle exprime par les prières et les kolam qui lui sont destinés. Chaque jour, elle dessine dans la cour intérieure de sa maison face à la jardinière de basilic sacré. Sur une pierre de granite noir, elle décline les exploits de sa divinité favorite. Les poudres de couleur posées avec légèreté évoquent le travail d’une aquarelliste.

Inspirée par les récits du Ramayana et du Mahabharata, elle espère que les images qu’elle offre avec ferveur attireront l’attention divine. Avant elle dessinait uniquement la conque et le chakra (attributs de Vishnou) puis un jour ce fut la révélation après avoir visité un temple à Sonda, un village situé au Karnataka, elle sentit que Krishna en personne allait dorénavant guider sa main et son cœur.

Des femmes qui m’inspirent…Lakshmi Devi

Posted by Chantal Jumel

Lakshmi Devi
L’imaginaire personnel rivalise avec la tradition et certaines femmes développent un style exclusif alliant variations de tracés et de thèmes. C’est ainsi que j’aime l’imagination prolixe de Laksmi Devi.
Elle affectionne les lignes simples et épaisses, tisse ses kôlam patiemment sans l’ombre d’un point et ponctue ses phrases graphiques d’élans virtuoses jusqu’à ce qu’ils prennent l’apparence d’une guipure ajourée.

“Lakshmi Devi perpétue la gestuelle matinale au pied de son immeuble de huit étages. Pas d’étang ni de rivière bénie mais un parking et une jardinière de basilic sacré où les pieds du couple divin Vishnou et Lakshmi et de bien d’autres symboles magnifient non seulement l’entrée de son appartement mais la tour tout entière. ” (extrait de l’ouvrage: “Voyage dans l’imaginaire indien” Mon livre)

L’imagière se lève bien avant l’aube pour dessiner sur l’allée un kôlam de grande taille. À peine tracé, les voitures émergent une à une du parking voisin et roulent sans aucun état d’âme sur l’auguste décoration matinale. Les rainures des pneus emportent la bénéfique poussière qui consacrera discrètement le véhicule et ses occupants qui se rendent au travail.

Lakshmi Devi

 

Des femmes qui m’inspirent….Maheswari

Posted by Chantal Jumel

Sarada Devi

Maheswari, dotée d’une forte personnalité vit sa pratique du kolam comme un seva ou « service désintéressé ». Elle répond présente à chaque célébration importante du temple de Sri Ramakrishna de Chennai et ses offrandes graphiques font l’admiration d’un grand nombre de fidèles. C’est pour commémorer l’anniversaire de la naissance de Vivekananda[1] que je la rejoins dans ce havre de paix, du très animé quartier de Mylapore. Depuis l’entrée principale, le temple couleur rose saumon a des allures de pâtisserie géante en forme de pièce montée. Cependant, comparé aux sanctuaires dravidiens, il tranche par son dépouillement et tout un chacun peut venir y méditer indépendamment de sa religion et de ses croyances.

Arrivée à la nuit tombante, Maheswari se rend à la chapelle qui abrite une statue de Sarada Devi, la compagne spirituelle de Ramakrishna. Sur le sol noir, trois kôlam opalescents se révèlent peu à peu; de transparents, ils deviennent blancs en séchant. Maheswari a choisi la technique mouillée et c’est de loin ce que l’on préfère pour les festivités car le kolam résiste plusieurs jours. Pour dessiner de cette manière, on dépose dans le creux de la main, un morceau de tissu de coton imbibé du mélange laiteux obtenu à partir de farine de riz et d’eau. Le pouce exerce une légère pression et le liquide s’écoule entre les doigts légèrement écartés. On peut ainsi tracer jusqu’à deux ou trois lignes parallèles d’un coup.

Temple de Ramakrishna, Chennai

L’hommage graphique achevé, elle se rend sur l’esplanade du temple où des projecteurs éclairent l’endroit où elle va œuvrer à plus grande échelle. Durant plusieurs heures, elle tisse en longs mouvements ondoyants des carrés qui se juxtaposent jusqu’à former une croix dans un premier temps, puis un carré, flanqué de portes imaginaires disposées aux quatre points cardinaux. L’eau de riz miroite sous la lumière et les haut-parleurs diffusent des chants dévotionnels ou bhajan. La foule se presse autour de Maheswari et pousse des soupirs admiratifs tout en levant les yeux et les deux mains vers le ciel comme pour signifier que cette femme-là est bénie des dieux. Le kôlam se conclut au moment où elle rehausse le pourtour en forme d’étoile avec de la poudre d’hématite appelée kâvi. À la vue du diagramme, on a le sentiment que les friselis blancs ruissellent vers le centre mais le regard finit par distinguer la forteresse centrale qui salue les divinités des quatre orients. Les femmes héritières d’une longue tradition orale ne sont-elles pas chargées de l’harmonie du monde sensible ?

Extrait du livre “Voyage dans l’imaginaire Indien, Kôlam, dessins éphémères des femmes tamoules” Editions Geuthner

Technique mouillée

 

technique mouillée

[1]Swami Vivekananda est né le 12 janvier 1863 à Kolkata (Calcutta) dans l’État indien du Bengale. Issu d’une famille aisée, il s’intéresse très jeune aux textes sacrés de l’hindouisme. À 17 ans, il rencontre Ramakrishna qui devient son maître spirituel. Devenu un renonçant, Vivekananda prend la direction de l’ashram à la mort de son maître. D’une stature imposante, il fait sensation quelques années plus tard par un discours qu’il prononça à Chicago à l’occasion de l’exposition universelle. Il fait ensuite un tour du monde pour diffuser l’enseignement de Ramakrishna. Son retour en Inde est triomphal et il fonde les  Ramakrishna mission destinés à venir en aide aux plus démunis.

Les femmes qui m’inspirent….Subhadra Natarajan 1

Posted by Chantal Jumel

Rencontre matinale avec une vacheDès les premières semaines de mon séjour, j’assimilais des mots nouveaux chargés de concepts inhabituels pour certains. J’apprenais que la femme tamoule idéalisée est celle de l’épouse accomplie ou « pativratâ », ou Celle qui est de bon augure « cumankali » et dont la tâche essentielle consiste à maintenir l’équilibre et la prospérité du foyer et la félicité dans le mariage. La longévité du mari et la bonne santé de ses enfants reposent également sur sa piété et sa capacité à repousser les forces négatives.
Subhadra N. rencontrée lors d’un voyage à Chennai incarnait selon moi toutes ces notions. C’est ainsi qu’invitée pour les festivités de pongal, je partageais le quotidien de toute la famille pendant trois jours.

Chaque matin, assise sur le sol de la cuisine et face à une niche, elle faisait naître de ses doigts habiles des dessins pas tout à fait comme ceux du seuil de l’entrée principale. Il y avait des diagrammes pour chaque jour de la semaine. En bordure de l’alcôve, deux oiseaux stylisés : des perroquets enlacés étroitement sur une même branche et auréolés de feuilles de lotus. Sur leurs têtes, les représentations du soleil et de la lune symboles de chasteté et de longévité du couple, une métaphore destinée à prévenir la séparation et les souffrances. Le couple est à l’image de Shiva et de Parvati. Peut-on imaginer la lune sans le soleil et Shiva sans Parvati?

A gauche, kolam pour Râma, au centre, diagrammes des jours de la semaine.

Il convient aussi de nourrir la déesse, la nourrir de bonnes intentions en chantant ses louanges. C’est ainsi que Subhadra imprime avec de la farine de riz, 21 lotus au moyen d’une boîte perforée à l’image de la fleur. Des graphes qu’elle estampille simultanément à la récitation en tamoul d’un des 21 versets du Kanakadhârastava ou « L’hymne du flot d’or ».
Hanuman kolam

Pour éloigner la mort et développer la force intérieure nécessaire pour endurer les fardeaux terrestres, un pictogramme triangulaire que supporte une ligne recourbée s’adresse à « Mṛtyumjaya », une émanation de Shiva et aux dires de certains une incarnation du dieu singe Hanuman[1].

 

Subhadra N. and Râma kolam

A gauche de la niche, une paire de pieds stylisée interpelle de par sa sobriété. Elle traduit la dévotion qu’inspire Râma, septième incarnation de Vishnou et divinité tutélaire de la famille. Il est vénéré au travers de la formule « Jaya, Jaya Râma, Sri Râma Jaya Râma » qui s’inscrit mot à mot sur chacune des huit feuilles de lotus dessinées sur le pourtour des pieds.

La matinée se poursuit et il est temps de cuire le riz quotidien, l’hommage a fait place aux requêtes et les femmes attentionnées dessinent deux kolam près des fourneaux afin que la déesse bienveillante prodigue l’abondance de nourriture ; un souci constant dans les familles indiennes.

Subhadra Natarajan

[1] Pour comprendre le kôlam et sa symbolique double, revenons aux caractéristiques de ce dieu. D’une force hors du commun, Hanuman apporta son aide à Râma pour combattre le démon Râvaṇa et délivrer Sîta, l’épouse de Râma. Sa fidélité et sa loyauté envers le couple divin lui ont conféré l’immortalité et la jeunesse éternelle. Dans le combat contre Râvaṇa, Lakṣmaṇa, frère de Rāma, fut grièvement blessé, et pour le sauver, il lui fallait l’herbe de vie. Hanuman fut chargé par le médecin royal de trouver cette plante, qui ne pousse que dans les montagnes de l’Himalaya. Ne pouvant reconnaître l’herbe médicinale, Il souleva la montagne et la rapporta tout entière sur le champ de bataille. Le kôlam représente une montagne en tant que double métaphore des tracasseries du monde et du remède pour déjouer la mort. La ligne courbe symbolise la queue de Hanuman. 

Les femmes qui m’inspirent…Subhadra Natarajan (2)

Posted by Chantal Jumel

Remercier la nature, Pongal dans la famille de Subhadra

L’économie du Tamil-Nadu repose essentiellement sur l’agriculture et l’élevage et depuis toujours les fêtes sont liées au cycle des saisons agricoles. La fête de Pongal pendant le mois tamoul de tai (mi-janvier, mi-février) célèbre donc la nouvelle année, le soleil, la terre nourricière et le bétail. Toutes les communautés prennent part à ce festival qui mêle pratiques religieuses locales et sports séculaires. Ces célébrations diffèrent quelque peu d’une région à l’autre et d’une communauté à l’autre. Cette période correspond également au solstice d’hiver qui incarne le renouveau et la fertilité. Le premier jour du mois de « tai» (mi-janvier, mi-février) consacre la renaissance du soleil ; celui-ci traverse le ciel en direction du nord «Uttarâyana» pour entrer dans le signe zodiacal de « makaram » (capricorne).

kolam devant la jardinière du basilic sacré Subhadra, la maîtresse de maison trace au pied de la jardinière en ciment où pousse le basilic sacré « tulasi » les motifs qui symbolisent le jour de la semaine, deux paires de serpents stylisés ainsi qu’une feuille de bétel avec la noix tranchée de l’aréquier.
Le jour de Pongal, la famille se lève à cinq heures du matin, réveillée par des amis musiciens du couple qui entonnent avec beaucoup d’enthousiasme des chants tout en déambulant autour du basilic sacré. Puis chacun retourne chez soi pour le bain de purification et le petit déjeuner.
À la cuisine, la maîtresse des lieux s’affaire, elle prépare le pot qui servira à cuire le riz nouveau. Marqué de pâte de santal, le col du récipient revêt pour l’occasion une ceinture végétale composée de la plante curcuma tout entière. La décoration terminée, le riz et les divers ingrédients cuisent à feu doux dans le lait.

 

Char solaire

Durant toute la durée de la cuisson, la maîtresse retourne devant le basilic sacré pour y dessiner un char solaire qui recevra les offrandes lors de la consécration familiale. Des cannes à sucre et des plants entiers de curcuma ornent les flancs de la jardinière de ciment.
L’installation du pot sur le kolam devant l’autel du tuḷasi et les offrandes diverses posées sur une feuille de bananier (canne à sucre, curcuma, noix de coco et des légumes) préludent l’hommage au soleil. Après les prières et les chants appropriés, la cérémonie s’achève avec la distribution du riz dans lequel la maîtresse de maison aura préalablement glissé une pièce de cinq roupies afin que celui ou celle qui la trouve connaisse la prospérité pour l’année à venir.