Alpona du Bengale…La maison de Sumitra (4)

Nous sommes le 14 janvier et le Bengale rural célèbre l’abondance des récoltes et la déesse Lakshmi. Nous arrivons finalement dans le village de l’artiste et c’est Rabi (Bio) en personne qui reçoit notre petit groupe. Echange de salutations, quelques mots en anglais pour m’accueillir et il nous emmène à la maison de sa grand-mère. L’allée principale est constellée d’empreintes de pieds peintes en blanc pour indiquer à la déesse Lakshmi le chemin de la maison et bénir ceux qui y vivent.

Au centre de la cour, emmitouflée dans un châle blanc, Sumitra, la grand-mère peint d’une main assurée sur la terre battue. Elle guide la substance laiteuse qui file entre ses doigts.

Le riz est l’élément indispensable pour dessiner les alpona et les grains[1] sont mis à tremper des heures durant puis broyés jusqu’à l’obtention d’une pâte liquide.

Ce matin, la campagne s’éveille à une autre dimension et sous les doigts appliqués de l’aïeule, le blanc soyeux cerne un à un les contours des objets du quotidien ou ceux que l’on rêve d’obtenir. C’est un blanc dépouillé, proche en quelque sorte du blanc mystique qui préfigure la transmutation du profane en sacré comme dans bon nombre de rites initiatiques. Rabi tel un chitrakar[2] commente un à un les objets qui prennent place autour d’un alpona circulaire de grande taille. On découvre un seau, une marmite, des louches, un panier et des outils divers indispensables aux travaux des champs comme une houe, un râteau de bois, des faucilles et une échelle. On distingue également un van pour séparer la paille, la balle et la poussière du bon grain, un instrument « décortiqueur » de riz[3] appelé dheki et un bonti ou coupoir, dont la lame recourbée s’élève d’un socle en bois et sert à trancher le poisson autant que les légumes. Pour terminer, une paire de boucles d’oreilles et des bracelets en offrandes à la déesse complètent le cercle.

Sur le pourtour, deux chats aux moustaches rieuses semblent convoiter une paire de poissons attachés à un fil à moins que ce ne soit le héron à proximité qui rêve de les emporter. Dans un autre coin de la cour, les représentations d’un crocodile (kumir) et d’une tortue (kachin) m’interpellent. Il s’agit en fait des montures des deux déesses fluviales, la Ganga et son affluent, la Yamuna. Ganga se tient debout sur un makara[4] alors que Yamuna est juchée sur une tortue. La cour entière et les allées sont ceinturées d’une guirlande figurant un épi de riz sans fin, pliant sous la charge des grains. Ici et là, des fleurs imaginaires envahissent ce ciel terrestre : un lotus tout en traits, alternant ondulations et lignes droites, des fleurs avec un cœur tourbillonnant et d’autres encore, semblables à des étoiles.

[1] Atap chaul ou du riz décortiqué et non étuvé.
[2] Les peintres patua du Bengale-Occidental narrent et chantent de village en village, des récits épiques ou mythologiques qu’ils ont peints sur des rouleaux de papier.
[3] Dheki, un lourd instrument en bois composé d’une poutre munie d’un heurtoir et activée par le pied autour d’un pivot.
[4] Le véhicule de la déesse est soit un gavial du Gange (Gavialis gangeticus), soit une créature mythique, le makara.

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