Mandana, peintures de sol des femmes du Rajasthan..

Posté par Chantal Jumel

Je suis loin des terres méridionales que j’affectionne et c’est à Jodhpur, la ville bleue que commence ma quête des dessins de sol appelés mandana [1] dans cette partie de l’Inde. Les seuils des maisons locales me semblent bien dépouillés en comparaison de ceux des maisons tamoules où fleurissent chaque jour des allégories géométriques. Pourtant c’est une peinture de sol très colorée qui m’accueille sur le parvis d’une maison princière reconvertie en hôtel au luxe discret.
Chantal J.
Le Rajasthan, ou « pays des rois », porte bien son nom car c’est dans cette demeure privée que je fais connaissance avec certaines coutumes locales incarnées par le jeune couple royal. Les murs du couloir qui mène à ma chambre dévoilent des tranches de vie de toute la lignée. Des trophées hippiques et des coupes de polo gagnés par l’arrière-grand-père trônent parmi les portraits des ancêtres et les photos intimes de la famille.

Maharaj Bharat Singh

Maharaj Bharat Singh

Un cliché en noir et blanc posé derrière une lampe à huile attire plus particulièrement mon attention, car elle immortalise le père de mon hôte le jour de son mariage. On l’aperçoit debout en tenue d’apparat, entouré de femmes parées de voiles diaphanes aux motifs délicats. Tenant son épée à deux mains, il touche du bout de la lame une assiette de métal posée sur un dessin peint à même le sol et constitué de plusieurs carrés rehaussés en leur centre d’une fleur stylisée. La photo vieillie révèle à peine ce diagramme mais la coutume veut que le jour du mariage, l’époux repousse sur les côtés les assiettes de métal pour se frayer un chemin jusqu’à la divinité. La future épouse qui marche dans ses pas, doit les reposer une à une sur chaque carré sans faire de bruit. Par ce geste, elle exprime ainsi sa capacité à déployer patience et discrétion en toute occasion au sein du foyer. Lui c’est à sa manière de déplacer les plats qu’il démontrera son pouvoir de chef de famille et son habilité à protéger la maison. Ainsi commence pour moi l’histoire des mandana. Les diagrammes peints comme ceux des régions du Sud introduisent bien des cérémonies de la vie des Indiens. Naissance, mariage et autres fêtes du calendrier hindou sont autant de prétextes pour dessiner.

Mais comment poursuivre ma recherche ? Après quelques échanges avec mes hôtes, ils me présentent deux frères fermiers et guides occasionnels pour les clients de l’hôtel qu’ils emmènent dans leur jeep à la découverte des communautés Bishnoï  et de tisserands de tapis dhurries. L’un d’eux accepte de me guider et je me mets en route dès le lendemain avec l’espoir de contempler dans la cour d’une maison, des mandana annonciateurs de la fête des lumières ou Dipavali.


[1] Littéralement ornementation ou décoration.

Mandana du Rajasthan…suite

Posté par Chantal Jumel

Après quelques kilomètres, la chaussée citadine troque son manteau goudronné pour la poussière de sable du désert de Thar. De part et d’autre, s’étire à perte de vue une campagne aride ponctuée de la présence austère des câpriers ou ker et de buissons épineux divers, connus pour leurs vertus pharmaceutiques. Mais la manne du désert s’appelle khedjri ou sangri. L’arbre miraculeux étale son feuillage parasol et produit de fines gousses vertes qui ressemblent à des haricots. Une fois séchées, elles sont combinées à d’autres légumineuses dont les pois plats kumti pour composer le panjkuta [1] ou le mets aux cinq ingrédients. Toutes les familles possèdent des sacs de ce précieux mélange déshydraté qu’il suffit de plonger dans l’eau avant de le cuisiner avec des épices. La route devient une piste truffée d’ornières et le chauffeur s’esclaffe à chaque embardée qui me précipite contre la portière de la jeep. Dans la monotonie du paysage, mon regard croise à deux reprises des hordes d’antilopes noires et fauves aux cornes spiralées. Dans les miniatures mogholes, ce sont les mêmes qui écoutent l’héroïne jouer d’un instrument lorsque celle-ci attend la venue de l’amant. La vision s’évanouit avec l’approche d’un nuage poussiéreux qui recroqueville instantanément la piste. Pourtant je distingue très clairement la cadence balancée des grelots attachés à l’archet du ravanhatta. Un homme apparaît, il joue de cette vièle rustique constituée d’une caisse de résonance en noix de coco et de deux cordes en boyau de gazelle.

Une procession multicolore le suit de près, menée par un dromadaire attelé à une charrette qui accueille des femmes et des enfants. Ce sont des bardes itinérants Bhopas qui autrefois scandaient et dansaient la légende du prince Pabuji devant un rouleau peint. Aujourd’hui, beaucoup de poètes musiciens se sont adaptés et chantent dans les hôtels ou dans les forts dès qu’une nuée de touristes approche.La troupe s’évanouit peu à peu et nous poursuivons notre route jusqu’à ce que le chauffeur s’immobilise devant les grilles d’une maison.

Famille de Dhanraj Je descends de la jeep et l’accompagne jusqu’à un arbre à l’ombrage généreux. C’est un neem ou margousier immense qui rafraichit de son feuillage deux femmes assises sur un charpoy [2].  La plus jeune est l’épouse de mon guide et la plus âgée, sa mère. Elles connaissent les raisons de ma venue et me montrent avec fierté l’enduit ocre jaune qu’elles ont appliqué la veille sur une grande partie de la cour devant l’habitation. C’est ainsi que débutent les préparatifs pour les fêtes de Dipavali [3] ou fête des lumières qui célèbre Lakshmi, déesse de la prospérité et de l’abondance. Application de l'ocre Après une tasse de thé et quelques biscuits, mes hôtesses se dirigent vers la maison et reviennent avec des pots en terre dans lesquels elles mélangent deux poudres distinctes avec de l’eau. Le rouge ou gheru n’est autre que de l’oxyde de fer et le blanc de la chaux éteinte (chunna) ou encore de la craie (khadiya). Gheru et chaux éteinte


[1] Un plat unique réalisé avec le mélange de cinq ingrédients végétaux du désert de Thar à l’est du Rajasthan; « khedjri »  « sangri » (P. cineraria), « kumti » (Acacia senegal), « gunda » (Cordia mixa), « ker » (Capparis decidua) et « kachara » (Cucumis sp.)
[2] Un lit tout en cordes, idéal pour les siestes. Sur les grands axes routiers de l’Inde du Nord, les buvettes ont souvent des charpoy alignés comme dans un dortoir pour accueillir les camionneurs fatigués.
[3] dipa signifie lumière et vali plusieurs ou un grand nombre.

Mandana du Rajasthan, environs de Jodhpur (1)

Posté par Chantal Jumel

Pour dessiner le mandana, pas de pinceau mais un lambeau de sari roulé en boule qui sert de réservoir une fois plongé dans la couleur choisie et pressé au creux des doigts. La jeune femme guide le liquide rouge et trace les contours du dessin. Elle en fait de même avec le blanc, qu’elle utilise pour  inscrire à l’intérieur des espaces, des lignes parallèles droites et courbes ou des motifs répétitifs ou déclinés en miroir. L’acte de dessiner des mandana est décrit comme subh karya (littéralement une activité de bon augure) et met en avant l’idée de centre, de symétrie et de multiplication. Autour d’un cercle qui honore la syllabe OM en son centre, je remarque en direction des points cardinaux, la présence de quatre figures identiques symboles de Lakshmi.

Lakshmi

La matinée se poursuit avec d’autres dessins et c’est ainsi que portées par un élan commun, la mère et d’autres jeunes filles festonnent le périmètre de la cour comme elles le feraient des bordures d’une draperie.

Ornementation

L’épouse du frère de mon guide encouragée par l’intérêt enthousiaste que je porte à ces œuvres graphiques entreprend de dessiner un carré qui accueille des pieds stylisés surmontés du soleil et de la lune. Sur chaque côté du carré, s’élancent des motifs en forme de pointes de flèches sans que je sache au juste à quoi elles font référence. Elles m’évoquent toutefois les croix touarègues portés par les hommes et qui se transmettent de père en fils avec l’aphorisme suivant : « Mon fils, je te donne les quatre directions du monde, car nul ne sait où tu mourras ».  Est-ce l’influence du désert si proche qui donne à l’ensemble des mandana cet aspect résolument géométrique et dépouillé ?

Après quelques jours passés à visiter d’autres familles, mon séjour s’achève et je repars vers Jodhpur avec un sachet de la précieuse manne du désert que je cuisinerai à mon retour en France grâce à la recette qui redonne vie aux câpres sauvages et aux haricots qui poussent sur les arbres.

Mandana du Rajasthan, ville de Bundi (2)

Posté par Chantal Jumel

Dès le lendemain je reprends la route, direction Bundi dans le sud-est du Rajasthan. Je dois rencontrer un professeur de dessin, spécialiste des mandana. La voiture traverse les monts Aravalli qui conjuguent plateaux, collines verdoyantes, pentes escarpées et champs où abondent légumes, et cultures céréalières. Nichée entre deux collines au pied d’une forteresse qui surplombe un quartier couleur azur, Bundi accueille le voyageur auprès d’un immense lac qui juxtapose le jardin de l’hôtel « Nawal Sagar Palace » où j’ai réservé une chambre.

Bundi

La visite de la cité s’apparente à une plongée dans le monde médiéval. La rue étroite au bitume défoncé, laisse apparaître des ornières boueuses pour le plus grand bonheur de cochons noirs qui déambulent en quête de nourriture. Puis la rue plonge vers le marché et les bazars colorés. De part et d’autre de la voie centrale, des venelles ombragées se faufilent entre des maisons bleues qui dévoilent ici et là des peintures murales à l’entrée des maisons ou sur le pourtour des fenêtres. On raconte que l’écrivain Rudyard Kipling s’installa dans la ville pour y achever la rédaction de Kim.

Bundi Dipavali

Nous sommes à quelques jours de la fête des lumières et la ville est en effervescence. Les festivités commencent avec Dhanteras et la tradition veut que l’on achète de l’or ou de l’argent ou encore des ustensiles neufs pour la maison.Le deuxième jour, appelé Roop Chaudas marque la purification des corps mais aujourd’hui, le rituel se confond volontiers avec un rendez-vous dans un salon de beauté.

Bundi Dipavali

Le troisième jour enfin, Lakshmi est célébrée de manière somptueuse. On décore sa maison, on dessine des mandana accompagnés de l’empreinte symbolique des pieds de la déesse afin de la guider vers son foyer.

Paglya ou l'empreinte des pieds

Mandana du Rajasthan, environs de Bundi (3)

Posté par Chantal Jumel

En attendant les festivités, je fais connaissance de mon interlocuteur qui me propose dès le lendemain matin de parcourir quelques villages environnants. La matinée s’annonce belle, nous sommes en octobre et il ne fait pas très chaud. La route se transforme vite en chemins de campagne et le chauffeur slalome entre les nombreux nids de poule. Nous arrivons dans un premier village habité en majorité par les Mina qui font partie des plus anciennes tribus du Rajasthan. Ils vivent dans les plaines fertiles de l’est de la région et sont répartis en deux clans principaux : celui des propriétaires terriens hindous de haut statut et les autres qui ne possèdent aucune terre. Au 19ème siècle, en dépit de leurs ancêtres prestigieux, ils furent déclarés « tribus criminelles » par les Britanniques et ce jusqu’en 1952, année où la liste injurieuse fut abrogée. Entrée maison Bishnoi Édifié sur un tertre, l’habitat est dense et les maisons s’adaptent au terrain inégal en étageant harmonieusement leurs volumes. Les alignements, les retraits et les avancées laissent entrevoir des terrasses qui elles-mêmes en surplombent d’autres. C’est ainsi que l’on découvre des mandana fraîchement peints. La promenade dans les rues attire l’attention des habitants qui interrogent mon compagnon sur les raisons de ma venue.

Mandana et oiseaux

Grâce à lui, nous sommes invités à pénétrer dans les patios et à chaque fois l’émerveillement est au rendez-vous. Pas un endroit dans les cours qui ne soit orné. Les mandana épousent l’âtre à ciel ouvert (chulha), honorent le grenier à grain d’une dentelle opalescente, soulignent les rebords des plateformes et métamorphosent les lieux. C’est ici, loin des regards extérieurs que les femmes cuisinent, trient les céréales, font sécher les piments et les galettes de bouse de vache. Pour les célébrations en l’honneur de Lakshmi, les imagières enduisent murs et terrasses, intérieurs comme extérieurs. Pour cela, elles préparent l’apprêt composé de bouse, d’eau et d’argile auquel elles ajoutent de l’ocre jaune clair ou foncé.

Enduire l'âtre

Pour peindre, elles utilisent un tronçon de la nervure d’une feuille de palmier dattier (khajur) lequel, fonctionne comme un réservoir tant il est fibreux. Mon guide me raconte que parfois c’est la pointe d’une tresse de cheveux qui fait office de pinceau.

Détails du mandana

Après quelques jours de séchage, le chaulage est désormais prêt. Les surfaces verticales et horizontales s’offrent aux incantations graphiques des femmes qui œuvrent le plus souvent à plusieurs. Elles guident le liquide laiteux en une multitude de lignes parallèles cassées, obliques et courbes laissant apparaître l’ocre du sol ou des murs. Le blanc hésite longtemps entre transparence et opacité mais la pâleur diaphane laisse vite place à l’éclat, captant la lumière pour devenir matière. L’ocre texture le blanc en une variété de motifs empruntés à la culture villageoise.

Mandana sur la terrasse

On trouve volontiers durant la période de Dipavali : l’épi de millet ou bharadi, les sabots de vache, des lampes à huile, des encriers ou des stylos pour signifier les comptes de fin d’année, des représentations d’une balance et de ses poids afin de favoriser le commerce. D’autres images reflètent les objets indispensables de l’hospitalité comme des sucreries (laddu, jalebi), l’éventail (bijani), le récipient à vermillon (sindhur). Les femmes recréent aussi les objets du quotidien en de multiples variations. Parmi eux, citons le chaupad un damier cruciforme ancêtre du jeu « des petits chevaux », le pot (kalasa) ou les réservoirs d’eau (baoli) du Rajasthan taillés dans les profondeurs du sol à plus de vingt mètres et auxquels on accède par des escaliers vertigineux. Le répertoire iconographique compte des motifs floraux (phulya) de quatre à huit pétales. Une fleur à six pétales (chah phulya) évoque le trône en forme de lotus de la déesse Lakhsmi.

Mandana du Rajasthan, les paglya (4)

Posté par Chantal Jumel

La déesse est également invoquée par des mandana singuliers appelés paglya, littéralement « empreinte de pieds ». Dessinés à l’extérieur de la maison sur la véranda et autour du mandana principal, ils incitent la déesse à venir jusqu’au cœur du foyer et à prodiguer ses bénédictions sur les membres de la famille. Les motifs de paglya les plus stylisés sont des graphes ayant la forme d’un Z dont l’angle inférieur serait arrondi pour indiquer le talon. D’autres paglya montrent une paire de deux triangles équilatéraux reliée par le sommet. Des deux triangles opposés, l’un est de plus petite taille pour signifier l’arrière-pied et l’autre à la base plus large et marquée de cinq points, symbolisent l’avant du pied et ses orteils. Les paglya plus élaborés en revanche, sont composés d’éléments géométriques divers, reliés, tressés, imbriqués à la manière des entrelacs ou d’une vannerie.