Concours de Kolam 2016 au “Mylapore Festival”

Posted by Chantal Jumel

Depuis quelques décennies on observe une mutation profonde de la société tamoule. Le statut et le territoire des femmes en milieu urbain se modifient et s’étendent bien au-delà de la maison pour conquérir l’espace publique. Il n’y a d’ailleurs pas nécessairement opposition entre ces deux mondes, juste une extension du territoire synonyme d’une extension relative du pouvoir et de l’émancipation des femmes.
Le pouvoir de ces images éphémères à générer des messages a été pressenti par divers acteurs sociaux qui voient là, un vecteur idéal pour la publicité, pour des messages à caractère social (vertus de l’allaitement, de la famille réduite etc..), politique ou pédagogique. Les kôlam sont également objets de concours et investissent les stades, les cours d’école et les salles des fêtes. La participation active des femmes aux compétitions de kôlam leur assure si elles gagnent, une reconnaissance personnelle, sentiment bien différent de ce qu’elles peuvent expérimenter dans le cadre de la maison. Le statut d’artiste de kôlam est également revendiqué par celles qui deviennent à temps complet des spécialistes de la « décoration éphémère » afin de palier au déficit des femmes au foyer.

Alpona, image symbole des femmes du Bengale

Posted by Chantal Jumel

C’est la première fois que je me rends au Bengale. Il y a des années que je rêve de découvrir ces éphémères beautés décrites et dessinées dans « L’Alpona ou les décorations rituelles au Bengale »[1] ; un captivant petit livre que j’avais emprunté à la bibliothèque du musée des Arts Asiatiques Guimet. Depuis, j’ai acquis un exemplaire du précieux ouvrage et à chaque relecture, je me demande si ce patrimoine graphique de l’Est de l’Inde est toujours vivant.
L'alpona du BengaleDans cette région, les images temporaires se nomment alpona, alpana ou encore alimpan et sont indissociables des rites féminins saisonniers appelés brata. Ces cérémonies occupent une place essentielle dans la vie des villageoises. Entre piété domestique et célébration des forces de la nature, les brata sont dédiés aux corps célestes, aux divinités, et plus particulièrement à la déesse de l’abondance Lakshmi ou Lokkhi comme on l’invoque ici.
Certains brata sont très populaires, certains plus exceptionnels. D’autres encore sont accompagnés de chants et de danses et on en trouve de toutes sortes ; pour la protection des enfants ou du mari, pour s’assurer de bonnes récoltes et provoquer l’abondance des pluies, pour renforcer la fertilité des plaines alluviales. Les textes et les légendes qui accompagnent les dessins chantent le triomphe du soleil et la défaite de l’hiver, d’autres ont trait au mariage de la lune avec le soleil au printemps, d’autres encore célèbrent la naissance du printemps et son mariage avec la terre.

Dans le film « Pather Panjali » du réalisateur bengali Satyajit Ray[2], une jeune fille nommée Durga accomplit le Punyipukur brata. Agenouillée à l’extérieur de sa maison, elle creuse un étang miniature dans la terre, y plante une ramille, offre des fleurs et appelle la pluie mais aussi la bénédiction divine pour obtenir un bon époux : « Saint étang dans la guirlande de fleurs, Qui vient prier ici à midi ? C’est moi, l’heureuse sœur de sept frères. Conseille-moi Déesse, je ne sais comment prier. Fais que je vive heureuse avec un mari. Déesse, accorde-moi cette bénédiction. » Les scènes suivantes montrent un étang qui frise sous le vent et une prairie de lotus qui vacille sous les trombes d’eau.  (4.19 Durga se prépare et creuse l’étang miniature, la prière commence à 5.38 jusqu’à 6.01).

[1] Abindranath Tagore, l’Alpona ou les décorations rituelles au Bengale, Editions Bossard, Paris, 1921.
[2] « La Complainte du sentier », premier film du réalisateur Satyajit Ray sorti en 1955.

Alpona du Bengale…Le Fleuve de Jean Renoir (1)

Posted by Chantal Jumel

Mon périple débutera à Kolkata chez Ruby Palchoudhuri, une francophile authentique, qui fut tour à tour galeriste, présidente de l’Alliance française, ambassadrice de l’art contemporain bengali en Inde et à l’étranger. Aujourd’hui, elle s’occupe exclusivement de la valorisation de l’artisanat du Bengale et c’est par son entremise que je ferai connaissance avec un jeune artiste qui me guidera dans les villages.

L’avion amorce peu à peu sa descente sur Kolkata connue autrefois du Raj britannique sous le nom de Calcutta. J’appréhende ma rencontre avec la cité mythique tant les évocations de misère et de décrépitude ont façonné son image, année après année. C’est plutôt à Fritz Lang que je pense et à son diptyque que sont « le Tigre du Bengale » et le « Tombeau hindou ». Ces deux films, en forme de péplums exotiques et sensuels mêlent images d’actualité de Calcutta et tableaux vivants à la manière d’un récit mythologique où se succèdent prêtres fourbes, princes en quête de pouvoir, un héros au cœur pur et une danseuse sacrée naïve et voluptueuse. D’autres font connaissance avec la littérature bengalie par l’intermédiaire d’André Gide qui a traduit en 1917 « Gitanjali » du poète philosophe Rabindranath Tagore. D’autres encore pénètrent le Bengale en visionnant les films de Satyajit Ray qui examine et analyse les nombreuses facettes de la société contemporaine et les superstitions du monde rural. En 1998, lors de la remise du prix Nobel d’économie, l’occident découvre aussi Amartya Sen et ses travaux sur les mécanismes de la pauvreté.

Mais le Bengale dont je rêve depuis l’adolescence est celui des villages et de la créativité graphique des femmes comme dans la scène inaugurale du film « le Fleuve » de Jean Renoir, tourné en 1950 à Barrackpore près de Kolkata. D’ailleurs, Satyajit Ray grand admirateur du cinéaste fera partie de l’équipe et s’occupera des repérages. Les premières images convient spectateur à la création d’une peinture sur le sol appelée alpona[1] pendant qu’une voix off entame le récit de l’histoire avec les mots suivants : « En Inde, pour hono­rer un invité, les femmes décorent le sol de leur maison avec des dessins réalisés avec un mélange de farine de riz et d’eau ».

À la manière d’un documentaire, Renoir a filmé les rituels de la fête des lumières et une statue de la déesse Kali, le marché local et les activités autour du Gange et de ses bateliers. Depuis ce film, le Bengale s’est métamorphosé mais nul doute que les ambiances bucoliques saisies sur la pellicule m’attendent quelque part dans un village car en Inde, le passé et le présent cohabitent, les univers se superposent et se confondent. On a souvent cette sensation unique que l’on glisse d’un siècle à l’autre, ou d’un monde à l’autre.
Je suis impatiente de découvrir des alpona comme celui qui m’a émerveillé lorsque je regardais « le Fleuve » à la télévision, en compagnie de mes parents. Je n’oublierai jamais les premières minutes du film durant lesquelles des femmes dessinaient sur le sol les pétales d’une fleur sans se douter qu’elles écrivaient aussi du bout des doigts, ma destinée.

[1] Grace aux réseaux sociaux, j’ai rencontré deux soeurs, Mallika Ganguly et Manjari Chakravarti, les filles de l’une des trois femmes que l’on aperçoit au début du film et c’est ainsi que j’ai pu les identifier. Il y a Shibani Chakravarti née Ghosh au centre qui a travaillé pour la croix rouge et la tante Karuna Shaha à gauche. Cette dernière fut une artiste de renom à Kolkata. Elle fit partie d’un groupe exclusivement féminin appelé “the group” dans les années 60 et que la presse a rebaptisé « Pancha Kanya ».
http://www.telegraphindia.com/1080921/jsp/calcutta/story_9862275.jsp
A droite Khuki, la jeune soeur du cinéaste et documentariste Harisadhan Dasgupta né à Kolkata en 1923.
http://biswaprasun.blogspot.fr/2011/09/remembering-harisadhan-dasgupta.html
Le site de l’artiste Manjari Chakravarti
http://www.manjarichakravarti.com/

Alpona du Bengale…. visite de Kolkata (2)

Posted by Chantal Jumel

À la sortie de l’aéroport, une voiture m’attend, envoyée par mon hôtesse et guide pour les quelques jours à venir. Cette dernière a organisé mon voyage au nord de Kolkata et une rencontre avec un jeune artiste passionné d’alpona. Ce dernier m’emmènera chez sa grand-mère et dans quelques villages environnants pour la fête agricole de Makar Sankranti, connue ici sous le nom de Poush Sankranti. C’est une des rares fêtes fixée par le calendrier solaire et qui inaugure une période d’abondance.
En attendant, je vogue au gré des invitations et des visites programmées ; un véritable condensé de la vie culturelle de la ville qui s’est toujours enorgueillie d’être la capitale intellectuelle de l’Inde. Il y a d’abord une exposition à « l’Academy of Fine Arts » suivie le lendemain d’une conférence du journaliste Mark Tully au très British « Tollygunge Club » qui accueille chaque année une partie du festival de littérature. Puis une visite à l’imposante maison ancestrale du poète Rabindranath Thakur dit Tagore ; un être d’exception dont la réputation a traversé les frontières autant par ses écrits que par son extraordinaire humanisme. Il se liera d’amitié avec Romain Rolland et en 1919, ils signeront avec d’autres intellectuels éminents « La Déclaration d’Indépendance de l’Esprit » pour s’insurger contre la brutalité de l’Allemagne nazie et les divisions parmi les penseurs de l’époque.

Pour ma dernière journée, je choisis deux lieux mythiques. Pour commencer,  flânerie dans le quartier des livres à « College Street » qui foisonne de bouquinistes, un peu comme ceux qui bordent la Seine à Paris. Ici, badauds et étudiants négocient les ouvrages puis s’engouffrent dans l’un des plus vieux cafés de la ville, « l’Indian Coffee House », le saint des saints pour l’intelligentsia locale. Là, sirotant un chai, étudiants, révolutionnaires d’extrême gauche, amoureux, artistes en béret basque se rassemblent dans l’immense salle carrée pour refaire le monde sous un portrait géant du poète Tagore. Loin des jeunes filles en styletto des cafés branchés de « Park street », l’ambiance ici n’est pas sans rappeler les cafés intello-bohème des années 70.

Puis direction Kumartuli, un autre lieu mythique de Kolkata. C’est là que des potiers-sculpteurs fabriquent les idoles de la déesse Durga, qui une fois peintes et habillées, seront portées en procession avant de disparaître immergées dans le fleuve. Plusieurs jours durant, les familles peuvent les admirer dans des chapelles temporaires construites pour l’occasion. Une idole est faite en plusieurs étapes et chaque artiste du quartier est spécialisé dans une phase particulière. Après la création d’un squelette de bambou, l’armature sera recouverte d’un mélange de paille et d’argile que l’on façonne jusqu’au obtenir les formes désirées. Dans un autre atelier, des potiers préparent les membres, le buste et la tête, et ailleurs encore les ornementations de la couronne et les bijoux divers. L’idole est ensuite peinte puis habillée avec grand soin ; le dernier geste appelé chokhhu daan[1] en bengali, consiste à peindre les yeux et plus particulièrement la pupille.

[1] La cérémonie de «l’ouverture des yeux» ou netronmilanam (sanskrit) est un moment clé dans les traités de peinture car elle équivaut à insuffler la vie à la divinité et c’est à ce moment précis que s’établit le contact avec le monde.

Alpona du Bengale…La maison de Sumitra (4)

Posted by Chantal Jumel

Nous sommes le 14 janvier et le Bengale rural célèbre l’abondance des récoltes et la déesse Lakshmi. Nous arrivons finalement dans le village de l’artiste et c’est Rabi (Bio) en personne qui reçoit notre petit groupe. Echange de salutations, quelques mots en anglais pour m’accueillir et il nous emmène à la maison de sa grand-mère. L’allée principale est constellée d’empreintes de pieds peintes en blanc pour indiquer à la déesse Lakshmi le chemin de la maison et bénir ceux qui y vivent.

Au centre de la cour, emmitouflée dans un châle blanc, Sumitra, la grand-mère peint d’une main assurée sur la terre battue. Elle guide la substance laiteuse qui file entre ses doigts.

Le riz est l’élément indispensable pour dessiner les alpona et les grains[1] sont mis à tremper des heures durant puis broyés jusqu’à l’obtention d’une pâte liquide.

Ce matin, la campagne s’éveille à une autre dimension et sous les doigts appliqués de l’aïeule, le blanc soyeux cerne un à un les contours des objets du quotidien ou ceux que l’on rêve d’obtenir. C’est un blanc dépouillé, proche en quelque sorte du blanc mystique qui préfigure la transmutation du profane en sacré comme dans bon nombre de rites initiatiques. Rabi tel un chitrakar[2] commente un à un les objets qui prennent place autour d’un alpona circulaire de grande taille. On découvre un seau, une marmite, des louches, un panier et des outils divers indispensables aux travaux des champs comme une houe, un râteau de bois, des faucilles et une échelle. On distingue également un van pour séparer la paille, la balle et la poussière du bon grain, un instrument « décortiqueur » de riz[3] appelé dheki et un bonti ou coupoir, dont la lame recourbée s’élève d’un socle en bois et sert à trancher le poisson autant que les légumes. Pour terminer, une paire de boucles d’oreilles et des bracelets en offrandes à la déesse complètent le cercle.

Sur le pourtour, deux chats aux moustaches rieuses semblent convoiter une paire de poissons attachés à un fil à moins que ce ne soit le héron à proximité qui rêve de les emporter. Dans un autre coin de la cour, les représentations d’un crocodile (kumir) et d’une tortue (kachin) m’interpellent. Il s’agit en fait des montures des deux déesses fluviales, la Ganga et son affluent, la Yamuna. Ganga se tient debout sur un makara[4] alors que Yamuna est juchée sur une tortue. La cour entière et les allées sont ceinturées d’une guirlande figurant un épi de riz sans fin, pliant sous la charge des grains. Ici et là, des fleurs imaginaires envahissent ce ciel terrestre : un lotus tout en traits, alternant ondulations et lignes droites, des fleurs avec un cœur tourbillonnant et d’autres encore, semblables à des étoiles.

[1] Atap chaul ou du riz décortiqué et non étuvé.
[2] Les peintres patua du Bengale-Occidental narrent et chantent de village en village, des récits épiques ou mythologiques qu’ils ont peints sur des rouleaux de papier.
[3] Dheki, un lourd instrument en bois composé d’une poutre munie d’un heurtoir et activée par le pied autour d’un pivot.
[4] Le véhicule de la déesse est soit un gavial du Gange (Gavialis gangeticus), soit une créature mythique, le makara.